Comme chacun sait (non ? ah bon...) à Saint-Chartier a lieu le rassemblement annuel de luthiers le plus important d'Europe. Le nom officiel est Rencontres Internationales de Luthiers et Maîtres Sonneurs, et ce pour la 31ème fois (une de plus que le Printemps de Bourges). S'y retrouvent des centaines d'exposants et de facteurs d'instruments (vielles, cornemuses, psaltérions, flûtes irlandaises, bombardes, bodhrans, etc.) et des milliers de musiciens, danseurs ou simples amateurs de la culture traditionnelle ou trad' (péjorativement parfois appelée folklorique), en danse ou en musique. Sont également proposés des ateliers de danse et de musique, et des concerts de groupes confirmés le soir. Cela a lieu dans l'enceinte du château de Saint-Chartier, le château des maîtres-sonneurs évoqués par George Sand, sauf les concerts qui prennent place sous un chapiteau externe. Pendant quatre jours, le minuscule village est animé par des milliers de gens dont le look évoque pour la plupart le flower-power des années 70, dans une liberté, une fraternité et une communion plutôt sympathiques autour de la danse et de la musique.

Donc nous arrivons presque à l'ouverture, à 10h15, car les places du concert de ce dernier jour (DJAL) ne sont en vente que sur place, et pas par correspondance comme pour les autres. La chaleur est déjà bien là, le ciel est d'un bleu pur, la journée s'annonce magnifique (nota : il fera plus de 35°C). Nous sommes accompagnés d'une amie de notre groupe Brug Arvor, qui n'est pas revenue à Saint-Chartier depuis presque 30 ans ! Nous commençons par un tour de repérage, sans surprise, les stands sont toujours les mêmes, le restaurant de plein air et le chapiteau aussi. Seule amélioration, cette année la scène pour les ateliers de danse est presque entièrement à l'ombre de grands arbres.

Après cette première reconnaissance nous arrivons juste au début de l'atelier de danses de bal. Il est animé par le groupe VAG, et par un jeune danseur expérimenté qui montrera et décortiquera les danses. Bonne surprise : VAG propose des danses inédites, jouées dans les bals folks d'il y a une quinzaine d'années mais tombées en désuétude : circle valse, porchet, canadian barn dance, etc. Ca change des sempiternels cercles circassiens, scottishs et autres polkas. Le moniteur alterne entre les danses de groupe (qu'il appelle mixers car elles permettent de mélanger les danseurs et de faire connaissance), les danses en cercle et les danses en couple. Nous révisons certaines danses que nous connaissons et en apprenons plusieurs nouvelles. L'idée nous vient d'ailleurs d'en proposer certaines à La Gearbaude, pour renouveler un peu notre répertoire en bal. La chaleur est intense, nous buvons des litres d'eau que nous allons chercher à l'un des robinets publics. Beaucoup de gens participent, mais encore plus de spectateurs nous regardent, assis à l'ombre sous les arbres.

Vers 13h00 nous commençons à avoir faim et nous quittons l'atelier et l'enceinte du château pour aller pique-niquer. Nous trouvons une pelouse ombragée parfaite pour se reposer et casser la croûte.

Après cette pause bienvenue nous retournons faire un petit tour au milieu des stands et écouter les musiciens qui, spontanément, font des bœufs à quelques-uns un peu partout. C'est vraiment agréable de se promener et de passer d'une musique à une autre en quelques dizaines de mètres. Ca ne donne qu'une envie : s'arrêter pour danser, pour le bonheur. Nos pas nous dirigent vers une sorte de forum qui jouxte le chapiteau. Là sont installés de nombreuses échoppes proposant nourriture, boissons, bijoux, vêtements, enfin tout ce qui n'appartient pas au monde de la musique, y compris un stand où on peut se faire masser et se relaxer sur une table ad-hoc. Il n'y a encore personne pour faire la queue pour le spectacle, quarante minutes avant.

A 15h30 nous abandonnons notre amie pour aller attendre l'ouverture des barrières quelques minutes plus tard. L'entrée des spectateurs est tranquille et bon enfant, on n'est pas au Printemps de Bourges ! Il y a des gradins mais trop plats donc nous choisissons d'aller nous accouder à la barrière, juste devant la scène. Les pans de côté de la tenture sont relevés, ainsi nous profitons du peu d'air qui veut bien traverser le chapiteau. A 16h00 les musiciens entrent en scène au cri de Du Jour Au Lendemain (dont DJAL est l'acronyme). Et commence un concert marathon survitaminé, joué par 6 musiciens (le violoniste est absent) dont plusieurs virtuoses, à la flûte traversière en bois (Jérémie Mignotte), à l'accordéon (Stéphane Milleret), à la vielle (Sébastien Tron) et aux différents thistles et percussions (Christophe Sacchettini). Jérémie, le flûtiste extraordinaire, ne nous est pas inconnu : nous l'avons déjà entendu jouer à la fin d'une master class de flûte qu'il animait à Bourges et à laquelle participait notre fille. Il tire des sons incroyables de sa flûte et joue parfois à une vitesse époustouflante. Le vielleux a des petits problèmes d'accordage (la vielle est un instrument très capricieux et très sensible au temps qu'il fait) mais quand il joue c'est très étonnant : sa vielle électroacoustique est parfois dopée au synthé et donne des sons très inhabituels pour ce genre d'instruments. L'accordéoniste est aussi plus que doué, et joue souvent face à Jérémie, les yeux dans les yeux, dans des sortes de duels musicaux. Il y a aussi un homme à tout faire qui joue d'un grand nombre de flûtes droites, de thistles, de tambours et même d'une cornemuse à la fin. Enfin, plus en retrait se trouvent le bassiste (Claude Schirrer) et le guitariste (Jean Banwarth), compositeur d'une partie des morceaux. Jérémie a un bon contact avec le public, c'est sympathique. Tout au long du concert, une grande partie des spectateurs n'arrêtera pas de danser. La musique de DJAL est plutôt avant-gardiste, les partitions sont très élaborées et très complexes et, bien que Jérémie annonce souvent le nom d'une danse, il est difficile de "lire" dans la musique les pas de la danse. C'est beaucoup plus de la musique de concert que de bal. Après deux heures de concert à haute énergie et cinq minutes de pause, ils reviennent tous pour un rappel qui durera... trente minutes ! Au début de ce rappel on verra atterrir sur scène un magnifique soutien-gorge en dentelle rouge ! Amusés, les musiciens le suspendent entre deux micros et continuent comme si de rien n'était. Un peu plus tard, c'est un chapeau de paille qui arrive sur scène, utilisé encore par les musiciens. A la fin du dernier morceau plusieurs musiciens finissent carrément allongés par terre tout en jouant, un pur délire ! Il faut déjà arriver à jouer aussi bien de l'accordéon ou de la flûte en se traînant par terre ! Mon appareil numérique ayant définitivement rendu l'âme, je n'aurai aucune photo de ce concert. Mais je tente de demander à une journaliste belge qui a couvert tout le concert de m'envoyer quelques photos : je me présente comme membre, danseur et webmaster du groupe La Gearbaude. C'est la seule carte que j'ai pu jouer. Après deux heures et demie, le concert semble terminé, les gens commencent à partir mais voilà que les six compères arrivent dans la salle au milieu des spectateurs pour continuer à jouer et les faire danser ! Incroyable ! Nous apprendrons plus tard que DJAL jouera en Italie en première partie de Blowzabella, figure mythique de la scène trad' internationale actuelle.

Une fois le concert fini, nous retrouvons notre amie enchantée d'avoir assisté à la Grande Parade : pour clôturer le festival tous les musiciens qui le souhaitent (avec une majorité de cornemuseux) peuvent défiler en jouant ensemble un morceau des plus connus. Nous l'avons vue il y a deux ans et j'en ai un souvenir énorme : une telle puissance musicale avec autant de musiciens donne véritablement des frissons de plaisir.

Le temps de grignoter un truc et c'est le début de la Guinguette : ainsi se nomme le bal folk qui a lieu chaque soir pendant les rencontres. Un immense parquet a été dressé (un peu en pente) pour accueillir les nombreux danseurs. Le bal est animé par VAG, le groupe qui jouait déjà à l'atelier de danse du matin. Là le style est très différent de celui de DJAL, les musiciens offrent des musiques purement à danser, parfois originales et méconnues, mais qui enchantent le grand nombre de danseurs. Avec le soleil couchant, la chaleur devient supportable, de l'ombre apparaît, qui abrite tous les spectateurs venus se rassembler une dernière fois au forum, car l'enceinte du festival est maintenant fermée. Nous dansons presque toutes les danses, sauf les plus fatigantes, comme les polkas ou les scottishes, et je suis très heureux de cette ambiance et de cette fin de journée. A 20h30 le bal est déclaré fini, les musiciens jouent un dernier cercle circassien endiablé (avec même une muette : voir autant de danseurs donner le rythme seulement en frappant des pieds donne des frissons) et nous quittons Saint-Chartier à 20h45.

Depuis 10h15 ce matin, ça fait une belle journée, nous avons mal aux pieds et nous sommes cramoisis, mais heureux comme rarement. Vivement l'année prochaine !