Chantier de Guédelon


Hier fut encore une journée riche et intense, avec la visite du chantier médiéval de Guédelon et une belle soirée folk.
Je ne suis jamais allé visiter ce chantier et comme la journée s'annonce belle, et que nous devons aller à Cosne, autant en profiter. Le chantier de Guédelon est une entreprise a priori complètement folle mais en fait mûrement réfléchie et menée de main de maître par les frères Guyot. Michel Guyot, propriétaire et surtout restaurateur de plusieurs châteaux, est connu pour avoir magnifiquement restauré le château de Saint-Fargeau et avoir créé le premier spectacle historique en plein air et en costumes animé uniquement par des bénévoles. Ce spectacle est bien antérieur à celui du Puy-du-Fou, et même s'il bénéficie d'infiniment moins de publicité, il a gardé une âme et une émotion qui font complètement défaut à son grand rival de Vendée. L'histoire veut que ce soit le chantier de l'Hermione qui aurait donné l'idée de Guédelon à Michel Guyot.
L'idée de départ fut de bâtir un château fort exactement selon les méthodes de construction du XIIIème siècle et avec les mêmes matériaux. Michel Guyot, aidée d'une autre passionnée, Maryline Martin, achète début 1997 un grand espace forestier en Puisaye (près de Saint-Sauveur-en-Puisaye, patrie de Colette) et la première pierre est posée le 20 juin 1997. Le chantier ouvre ses portes au public le 1er mai 1998 car ce chantier pharaonique ne bénéficie d'aucune subvention. Les seuls revenus proviennent des visites et de la boutique à la sortie de la visite. De quelques centaines de visiteurs curieux la première année, la fréquentation est montée à 250000 personnes fin 2005. Les visiteurs viennent de partout en France, de pays d'Europe et même du Canada. De plus le projet est régulièrement primé par les professionnels du tourisme. Les plans du château de Guédelon ont été réalisés par Jacques Moulin, architecte en chef des Monuments Historiques. Un comité scientifique et historique veille à la plus grande exactitude dans tous les choix qui sont faits sur le chantier. Et tout au long du projet, une banque de données sera constituée et régulièrement complétée.
Les ouvriers (ou compagnons, au sens d'oeuvriers, pas de véritables Compagnons) travaillent de début mars à fin octobre et sont spécialistes des nobles métiers nécessaires à une telle construction : architecte, forgeron, carrier, tailleur de pierre, maçon, essarteur, charpentier, potier, vanneur, charbonnier, cordier, herboriste, tuilier, et peut-être d'autres que j'ai oubliés. Quelques femmes spécialistes dans leur domaine travaillent également sur le chantier. Quarante-cinq personnes sont actuellement salariées à plein temps sur le chantier. Elles sont toutes habillées de tuniques ou de robes calquées sur celles du XIIIème siècle. La durée estimée du projet est d'au moins 25 ans, beaucoup plus qu'au Moyen-Âge, mais à l'époque les moyens humains étaient bien plus importants.
Les outils ont été soit achetés dans des brocantes, à condition d'être anciens et authentiques, soit fabriqués à la forge. Les outils de manutention et de levage ont tous été construits, comme les cages à écureuil qui permettent de monter de lourdes charges, les brouettes primitives mais très solides ou les palans. Même la nourriture est sur pattes, en liberté : cochons, chèvres, poules, canards, etc. Le transport des charges est assuré par de magnifiques chevaux de trait et quelques ânes. Les seules concessions à la modernité concernent la sécurité et la législation du travail. Les compagnons portent des chaussures de sécurité et des lunettes de protection pour la taille de la pierre, et la chaux utilisée pour les mortiers et les enduits n'est plus de la chaux vive.
Les matériaux sont évidemment pris sur place. La pierre, essentiellement du grès ferrugineux, est extraite et les arbres abattus autour du chantier, l'eau affleure facilement dans ce sous-sol argileux et le sable est abondant. La pierre ne manquera pas : la veine rocheuse fait environ huit mètres d'épaisseur sur plusieurs hectares. Donc au fil des années, l'espace défriché et creusé augmente autour du château.
Le plan du château est classique : quatre tours d'angle dont une plus imposante, le donjon, un pont dormant flanqué de deux tours d'entrée, le logis seigneurial adossé au mur intérieur nord et un puits dans la cour intérieure. Ce puits est surmonté de la plus belle pièce de pierre taillée, une superbe margelle à écoulement, qui pèse une tonne et demie et qui a nécessité un mois et demi de travail continu pour deux tailleurs. La tour maîtresse montera à 30 mètres de haut, pour un diamètre extérieur de 12 mètres et intérieur de 6 mètres seulement. En sous-sol, elle comporte une citerne. Le logis aura un étage et comportera tous les éléments nécessaires : cuisine, cellier, cheminée, etc.
Nous sommes restés sur le site pendant trois heures, visitant le moindre recoin accessible et posant de nombreuses questions aux compagnons. Et la première surprise est que ces compagnons sont toujours prompts à interrompre leur travail pour répondre aux questions, expliquer et montrer ce qu'ils font. J'ai beau savoir que cet aspect pédagogique fait partie de leur travail, je me dis que parfois cela doit leur coûter face à des abrutis et à leurs questions idiotes. Comme ce type qui demande très sérieusement pourquoi les tailleurs n'utilisent pas de machine pour éviter de passer quatre jours à tailler une pierre. Il ponctue son ineptie par un "un peu de modernité de temps en temps, ça ne fait pas de mal". Ahurissant ! Avec le tailleur de pierre j'apprends que l'extraction d'une pierre brute se fait avec des coins en fer en utilisant l'onde de choc de la frappe, qui se propage plusieurs minutes dans la roche avant de fendre le bloc. Avec la potière j'apprends que les carreaux de sol décorés ne sont pas peints mais que le motif est creusé grâce à une empreinte, puis rempli de terre de couleur. Elle nous apprend aussi que les techniques de poterie (terres, mélanges, séchage, cuisson) du XIIIème siècle sont inconnues. Ce n'est qu'à partir du XIVème que des écrits ont commencé à garder des traces de ces techniques. Avant de passer à la production en masse, elle doit dont tout retrouver, voire recréer, par expérimentations et comparaisons successives. Avec le forgeron, j'apprends l'utilisation d'un certain nombre d'outils de son râtelier, et qu'un ciseau de tailleur ne dure que deux heures environ. Chaque compagnon rapporte ses outils usés dans une case portant sa marque et le forgeron les répare ou les refait.
En conclusion, cette visite fut passionnante, et il en reste une impression d'authenticité et de respect pour ces techniques maîtrisées et ces ouvriers qui ne sont plus esclaves du temps. Pour un travail parfait, ils n'hésitent pas à passer 4 jours à tailler une pierre ou 30 minutes à en poser une. C'est le genre d'entreprise humaine qui fait au moins réfléchir sur notre monde actuel, et se poser des questions sur ce qui est vraiment essentiel...

Le soir nous sommes allés à un atelier folk à Nérondes, organisé gratuitement par les Sonneurs Nérondais. Plus de trois heures de danses, d'abord des bourrées de toutes sortes, puis des danses de France, du Pays-Basque à l'Alsace, apprises par deux maîtres-danseurs, au son d'une dizaine d'instruments. Nous avons bien sûr retrouvé des camarades de nombreux autres groupes folk de la région. Retour à Bourges à 2h00 du matin assez difficile à cause d'un brouillard à couper au couteau.

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