Il sera donc dit qu'en France le film Saw III sera classé plus sévèrement que dans son pays d'origine, pourtant champion du puritanisme, les États-Unis. En effet, aux USA le classement est R, qui signifie interdit aux enfants de moins de 17 ans non accompagnés d'un adulte. En France, le film est interdit aux enfants de moins de 18 ans. Point barre. Alors que les deux précédents volets n'avaient été interdits qu'aux moins de 16 ans.

Oui ce film est violent. Oui ce film montre du sang. Oui ce film montre des tortures psychologiques et physiques élaborées. Mais il appartient à un genre clairement délimité : le film gore. Donc aucun risque d'y aller par hasard et de se faire surprendre par son contenu. De même qu'un western, un film pornographique, un dessin animé ou un film de karaté sont clairement identifiés. De plus les situations et accessoires utilisés dans Saw sont extra-ordinaires, improbables, voire impossibles dans la réalité. Alors où est le risque ? De donner des idées aux jeunes délinquants ? Mais ces jeunes ont bien plus à leur portée d'idées d'actes répréhensibles, et facilement reproductibles, en écoutant n'importe quel journal d'information. Les violences ou les morts dans le football, les agressions au quotidien pour deux francs six sous, les serial killers, les voitures brûlées pour le fun, les pompiers sauvagement attaqués dans leur mission de sauvetage, les femmes qui brûlent ou congèlent leurs enfants, il y en a pour tous les goûts et toutes les intelligences de voyous ou de détraqués. Et là non seulement c'est la (triste) réalité, mais les media dans leur course à la surenchère, distillent ces drames en continu et dans le moindre foyer de violence potentielle. Alors entre une réalité de violence gratuite et facile à mettre en oeuvre, et un film de fiction sophistiqué, lequel sera un modèle ? Revenons sur l'interdiction de Saw III. Elle émane de la Commission de classification des oeuvres cinématographiques et a été confirmée par le ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres, qui a beau jeu, six mois avant les élections présidentielles, de s'attirer, par cette décision purement politique, les bonnes grâces des associations bien pensantes et des mères de famille soucieuses de l'avenir de leur rejeton. Mais a-t-il seulement vu ce film jusqu'au bout ? Les scènes gore sont exacerbées et présentées de façon grandiloquente, et n'ont aucun caractère de réalisme ou de réalité. J'affirme que ce film est inoffensif et peut juste faire frémir sur leur siège les âmes sensibles, mais consentantes, sans pour autant les traumatiser.

Contrairement au communiqué de presse de Metropolitan Filmexport, distributeur du film, Saw III n'est pas le premier film non pornographique à avoir été interdit à sa sortie aux moins de 18 ans. Il y a eu par exemple Mad Max, Les guerriers de la nuit, Le Crocodile de la mort, Massacre à la tronçonneuse, Baise-moi, Ken park ou La horde sauvage. Ces films sont maintenant seulement interdits aux moins de 16 ans. Des exemples ubuesques existent aussi : Zombie, de George Romero, a été purement interdit au cinéma mais pas en vidéo ! Mais ce n'est pas une raison pour entériner cette pratique. Alors pourquoi Orange mécanique ou Irréversible n'ont-ils été interdits qu'aux moins de 16 ans alors que leur public cible était bien plus large que celui de Saw III ? La scène de viol dans Irréversible est insoutenable et, surtout, elle appartient à la vie quotidienne : chaque jour des jeunes femmes se font sauvagement violer quelque part en Europe. Quel exemple, alors ! Et que dire de Salo ou les 120 journées de Sodome ou de Cannibal holocaust ? Leur réalisateur serait-il incarcéré aujourd'hui ?

Plutôt que l'interdiction absurde et inefficace, mieux vaudrait une éducation, avec par exemple une signalétique indiquant le niveau de violence (et pourquoi pas de sexe) afin que le choix des spectateurs se fasse en conscience et en connaissance de cause. Un peu comme les classements d'âges pour les émissions télévisées. La liberté de choix, et de pensée, serait conservée. Car de plus en plus nos dirigeants veulent nous imposer ce que nous devons lire, voir, écouter ou penser. Le libre-arbitre de masse diminue comme peau de chagrin. C'est inquiétant. Cette mesure contre Saw III représente une régression de la liberté de création et constitue une grave menace pour la liberté individuelle des spectateurs. Car le plus inquiétant dans cette histoire c'est la jurisprudence que risque d'instaurer le cas de Saw III. Tous les nouveaux films de ce genre seront-ils obligés de s'auto-censurer pour échapper à l'interdiction aux moins de 18 ans, et être mieux diffusés dans les salles de cinéma ? Vous connaissez peut-être la parabole de la grenouille. Si on plonge une grenouille dans de l'eau bouillante, un réflexe de survie va la faire tenter de s'échapper. Mais si on la plonge dans de l'eau froide qu'on fait chauffer petit à petit, la grenouille ne sent rien et finit par mourir. Eh bien dans notre société française, voire occidentale, nous sommes comme cette grenouille : nos libertés (de penser, d'aller et venir, de consommer) et nos droits basiques (travail, logement, décence) s'amenuisent inexorablement. Mais comme cela se fait progressivement, nous ne réagissons pas !

Pourquoi cette interdiction est-elle inefficace ? Parce que sa cible, les jeunes disons de 16 à 18 ans, sont les plus grands adeptes du téléchargement. Et donc, s'ils ne peuvent pas aller voir le film au cinéma, ils le téléchargeront et le visionneront sur leur ordinateur. Avec le manque à gagner équivalent pour l'industrie cinématographique. De plus, l'interdiction risque d'attiser la curiosité de certains, qui n'auraient pas eu envie forcément de dépenser sept euros pour aller le voir en salle. Sans parler de la publicité que la décision de notre ministre fait au film.