Nous arrivons vers 11h00, avec Solène et sa cousine. Solène a un but précis aujourd'hui : acheter la flûte irlandaise en ébène dont elle rêve depuis des années. Son compte d'épargne a enfin la somme (rondelette) nécessaire, c'est donc le grand jour. Nous avons repéré trois facteurs de ce genre de flûtes : un Irlandais, un Belge et un Breton. A peine arrivés nous allons directement au stand de l'Irlandais. L'entretien tourne court car il parle mal le français et ne semble pas avoir la flûte que veut Solène. Il est néanmoins souriant et sympathique, et nous guide vers le facteur belge. Comme nous passons devant le stand du Breton, nous nous y arrêtons d'abord. Louis Jourdan (de l'atelier La flûte en chantier), aimable et jovial, nous abreuve d'explications en tous genres, rassure Solène sur ses doutes quant à l'utilisation de cette nouvelle flûte par rapport à sa flûte classique de concert, lui montre des doigtés, et joue même quelques airs pour lui expliquer ce à quoi je ne comprends rien ! Mais l'essentiel est que Solène comprenne et, effectivement, son sourire s'agrandit. Elle essaye les cinq flûtes présentes et arrête son choix sur l'une d'entre elle, qui lui convient. L'affaire est faite, le vendeur offre même une jolie boîte en bois pour protéger l'instrument et nous donne sa carte pour un éventuel service après-vente. Solène est aux anges, sa joie est inversement proportionnelle à l'état de son compte d'épargne, mais qu'importe, elle a réalisé un rêve de longue date.

Nous flânons ensuite dans tout le parc. Nous rencontrons beaucoup de connaissances : musiciens, danseurs, amis, etc. Nous passons en revue les différents stands, curieux de tous ces instruments, que nous connaissons bien pour la plupart. Mais cette année encore nous sommes surpris par des instruments extraordinaires. En particulier nous découvrons avec étonnement une énorme cornemuse dont le sac n'est qu'une peau de mouton (ou peut-être de veau) retournée et nouée. Les bourdons et le chalumeau sont énormes et produisent un son à la fois très grave et très doux. Les joueurs (italiens) ont l'air très embarrassé avec cet instrument bizarre car leurs bras font à peine le tour de la poche. Ils se servent d'ailleurs d'un harnais pour la soutenir, eut égard à son poids. Un peu plus loin nous continuons dans le gigantisme avec un bodhran surdimensionné, presque de la taille de celui qui en joue.

Sur la scène ouverte a lieu une initiation aux danses du Berry, animée par Laurent Fossé. L'initiation n'est pas vraiment pour nous, mais nous renonçons de toute façon tellement il y a d'apprentis danseurs : la piste est pleine et les gens se bousculent presque tant ils sont serrés. Nous assistons aussi à la remise d'un prix de cornemuse à deux jeunes garçons jouant en duo. Nous achetons un CD de musique irlandaise jouée par un excellent flûtiste, Jean-Michel Veillon, recommandé par le facteur de la nouvelle flûte de Solène. Vers midi nous nous arrêtons à l'ombre d'un des nombreux arbres, face à la scène où répète le bagad de Saint-Nazaire. Comme d'habitude, quantités de sons différents nous entourent, venant de tous les musiciens jouant un peu partout dans le parc, seul ou en petits groupes, pour leur plaisir. J'aime beaucoup l'atmosphère de ce festival, où la liberté, la simplicité et l'amour des musiques traditionnelles prévalent. Le ciel bleu, le soleil et la chaleur y sont pour beaucoup également. Par des amis musiciens, nous nouons des contacts avec des sonneurs bretons : notre carnet d'adresses continue à se remplir, on ne sait jamais, pour nos prestations nous sommes toujours en quête de musiciens.

Solène s'essaye à sa nouvelle flûte et ses craintes disparaissent, elle se débrouille rapidement très bien. Elle devra sans doute travailler un peu les différences les plus importantes entre les deux instruments, mais rien n'est rédhibitoire. Ayant aperçu son professeur de cornemuse (et l'un des organisateurs du festival), Daniel Langlois, elle lui montre avec fierté sa nouvelle acquisition. Daniel semble préoccupé et prend juste le temps de lui montrer un défaut sur sa nouvelle flûte ! Là où aucun d'entre nous n'a rien vu, son oeil exercé a tout de suite décelé le défaut. Nous retournons chez le vendeur qui change immédiatement l'élément défectueux en nous présentant ses plus plates excuses. Selon lui c'est la chaleur qui a révélé le défaut latent. Solène est rassurée.

A 16h30 nous allons vers la scène principale écouter le bagad de Saint-Nazaire. Christine et les filles restent à l'ombre, loin de la scène, et moi je m'approche en plein soleil pour prendre quelques photos. Les musiciens sont nombreux, il y a neuf sonneurs de cornemuse, des sonneurs de bombarde de différentes tonalités et des percussionnistes. La musique est sympathique mais je n'ai pas l'humeur bretonne aujourd'hui et je préfère retourner dans les allées, flâner au milieu des badauds et des musiciens.

Cette année Solène a décidé de participer à la parade des cornemuses, à ma grande joie. Personne n'est capable de nous donner précisément l'horaire et le lieu de départ. Nous n'avons comme renseignements que "à 17h30 sous l'arbre" ! Mais quel arbre ? A partir de 17h15 nous rôdons autour de l'endroit que nous présumons être le bon. Et effectivement, à l'heure dite quelques sonneurs se groupent autour d'un autre, qui semble être le chef, et un organisateur du festival. Il explique la démarche : jouer en boucle quelques morceaux simples et défiler dans le parc, en passant devant tous les stands et dans tous les lieux où des bénévoles travaillent. Rapidement une petite dizaine de sonneurs s'ajoute au cercle et joue le premier morceau. Ceux qui ne le connaissent pas, comme Solène, s'adaptent et l'apprennent rapidement à l'oreille. Au bout d'un moment la parade s'ébranle, forte d'une douzaine de sonneurs. Solène n'est pas la plus jeune, mais nettement la plus petite. Par contre, avec ses immenses cheveux et son look semi-gothique tout noir, elle ne passe pas inaperçue. D'autant plus que les femmes sont nettement en minorité, à peine trois. Et le serpent (surnom de cette parade) s'étire, se gonfle de nouveaux arrivants, surtout des sonneurs de cornemuse, mais aussi un joueur de tambour (qui va soutenir la musique par son rythme) et des joueurs de plusieurs autres instruments. A la fin ils seront une bonne quarantaine. Le sonneur en chef fait des pauses devant quelques stands, ou dans des endroits de fort passage. La parade est suivie par un grand nombre de badauds et les flashs de nombreux appareils photo crépitent. Le défilé passe devant les dames pipi, dans la consigne, sur la scène ouverte, dans les différentes buvettes, etc. Seuls quatre morceaux différents sont joués, en boucle. L'avantage est que ceux qui ne les connaissent pas peuvent vite les apprendre et le niveau sonore s'amplifie d'autant. Je suis heureux de suivre cet ensemble de musiciens, qui dégage à la fois force, majesté et plaisir de jouer. Et je suis hyper fier de voir Solène au milieu d'eux. Elle tient évidemment parfaitement sa place et ressent sans doute elle aussi un peu de fierté. Au bout d'une heure et demie, les musiciens investissent le barnum du plus grand bar et se voient offrir à boire.

Enfin, le maître sonneur annonce que le défilé va se terminer par l'aubade traditionnelle à la créatrice du festival de Saint-Chartier, Michèle Fromenteau. Elle jouait de la vielle à roue lors de la première édition, en 1976. Tous les musiciens s'ébranlent de nouveau, quittent l'enceinte du château et se dirigent vers l'arrière de la mairie. Là, les musiciens se disposent en demi-cercle, mettent un genou à terre, se décoiffent et jouent "Le déserteur", le même morceau depuis des années, devant Michèle Fromenteau. C'est beau et émouvant. Ensuite tout le monde est convié à un apéritif avec petits fours.

Le festival est fini, les portes du parc sont fermées et les exposants s'activent pour démonter leurs stands. Il est presque 20h00, nous repartons vers la voiture fourbus mais heureux.