Weeds est aux antipodes de la quasi totalité des séries américaines produites à la chaîne depuis des années, aseptisées, pétries de morale et de bons sentiments, où la féminité, la cigarette et le péché sont bannis. La mort violente, oui, la nudité, non ! Pourtant en général j'ai peu de goût pour les séries, américaines ou françaises, qui se ressemblent les unes les autres, sans aucune originalité. Je préfère les séries innovantes, où il y a de l'action plus que de la parlotte, comme 24 heures ou Lost.

La brèche dans le puritanisme américain avait déjà été ouverte avec des séries comme Rome, où la nudité était banalisée, Nip/Tuck, avec débauche de sang et chair des opérations chirurgicales, Queer as Folk, centrée sur l'homosexualité, et Six Feet Under sur le thème de la mort au quotidien. Je n'ai vu que "Rome" et quelques épisodes de "Nip/Tuck", mais là je suis devenu rapidement accroc à "Weeds", où cependant les dialogues prennent le pas sur l'action. Mais d'une part les situations sont iconoclastes, cyniques et en même temps humoristiques, d'autre part tous les personnages sont sympathiques, même dans leur noirceur. Imaginez, on voit des gens fumer de l'herbe, des corps nus, y compris masculins, et des ados en train de faire l'amour ! Inimaginable au pays de l'oncle Sam en 2006 !

Voici le synopsis en quelques mots. L'action se passe dans une ville nouvelle très huppée de Los Angeles, Agrestic, l'une de ces villes aseptisées où toutes les maisons sont identiques, où les femmes vivent de la situation confortable de leur mari, où il faut un badge pour entrer et qui sont surveillées par des agents de sécurité. On se croirait presque dans les Sims, impression renforcée par le générique, un petit bonheur de parodie. Une jeune femme a brutalement perdu son mari, et pour payer ses dettes innombrables et maintenir un niveau de vie acceptable pour ses deux enfants, elle s'improvise revendeuse de marijuana. Désespérée, elle prend contact avec les fournisseurs du frère de son défunt époux. C'est a priori un job très juteux puisque la majorité des habitants de cette ville bastion en consomment régulièrement. Oui mais voilà, une telle activité n'a pas que des avantages, et Nancy Botwin, le personnage central, va rencontrer un nombre considérables de situations toutes plus embarrassantes les unes que les autres.

Autant le préciser tout de suite, même si la série peut choquer certaines âmes bien pensantes (notamment à cause d'un langage plus que fleuri), c'est surtout un formidable miroir, et une profonde réflexion sur la société américaine actuelle. Beaucoup de thèmes majeurs sont abordés de façon franche et grave : deuil, drogue, alcool, homosexualité, masturbation, tromperie, cancer, corruption, guerre en Irak, etc. L'ambivalence de Nancy Botwin est un pilier fondamental de la série : elle tourne le dos aux valeurs familiales, sociales et légales d’une société américaine puritaine et élabore son propre code de conduite pour ce qu'elle croit être l'éducation et le bien-être de ses enfants. Mais en fait la série n'est pas drôle, et laisse un goût d'amertume, de désillusion et de réalisme sur la société actuelle.

Il est inévitable de comparer "Weeds" avec Desperate Housewives, mais "Weeds" est bien plus ancrée dans la réalité que sa rivale. Les sujets y sont plus graves et les dialogues plus crus. De plus la réalisation caméra à l'épaule donne un style particulier à l'image : on est directement au coeur de l'histoire, comme spectateur de chaque scène. On peut dire aussi que malgré les thèmes abordés, la série reste neutre et laisse au téléspectateur le choix d'analyser et de juger les situations décrites. Il est évident que, bien que la marijuana soit le sujet central de la série, celle-ci ne fait jamais l'apologie de la drogue.

L'actrice Mary-Louise Parker est parfaite, à la fois forte et vulnérable, pas trop jolie pour rester girl next door, mais dépassée par les évènements et avançant dans l'histoire avec candeur, découvrant les inconvénients de la vie de dealeuse au fur et à mesure qu'ils surgissent. Mary-Louise a remporté un Golden Globe en janvier 2006 pour son rôle dans "Weeds". D'autres personnages secondaires sont parfaits également, avec ce qu'il faut d'ambigüité et d'humanité pour devenir vite attachants. On peut citer Celia Hodes (jouée par Elizabeth Perkins), pseudo amie de Nancy, femme a priori bon chic bon genre, mais d'un cynisme hallucinant, en particulier envers sa famille, ou Andy Botwin (joué par Justin Kirk), beau-frère de Nancy, immature, paresseux, obsédé sexuel maladif, cinéphile accompli, irrespectueux, accroc à l’herbe, sans aucune valeur morale, mais si attachant, ou encore Heylia James (jouée par Tonye Patano), la mama black du quartier d'Agrestic, qui fournit Nancy et lui donne des conseils avisés.

Créée par Jenji Kohan, la soeur de David Kohan, co-créateur de Will & Grace, la série a démarré sa carrière sur la chaîne américaine Showtime le 7 août 2005. Cette chaîne a d'ailleurs diffusé aussi "Queer as Folk". En France c'est Canal + qui a "osé" diffuser "Weeds", dès le 7 septembre 2006. La saison deux a débuté le 9 août 2007 sur Canal +. Malgré un démarrage plutôt timide, le bouche à oreille et Internet ont fait grimper la côte de la série sur des sommets.

La première saison n'avait que dix épisodes, d'un format inhabituellement court de trente minutes. La seconde saison, avec douze épisodes, suit la logique plus fort, plus vite, plus loin. L'histoire recommence exactement là où Nancy était à la fin de la première saison. La première guest star (signe de succès de la série) est Snoop Dogg. La troisième saison, encore plus longue avec quinze épisodes, a démarré le 30 juillet dernier sur "Showtime". Elle n'est prévue sur Canal + qu'en septembre 2008 ! Les guest stars seront Mary-Kate Olsen (l'une des célèbres jumelles Olsen et soeur d'Ashley), Matthew Modine et Carrie Fisher, l'inoubliable princesse Leia de Star Wars.

Le nom de la série, weed, vient de l'anglais signifiant mauvaise herbe. Le nom "Agrestic" serait simplement l'anagramme de "cigarets". La chanson du générique, Little Boxes de Malvina Reynolds, est entêtante. Mais dans la seconde saison, elle est interprétée à chaque épisode par un artiste différent, donc d'une façon différente, ce qui est une très bonne idée.

Petite anecdote révélatrice de l'"ambiance" en France : lors des MIP-TV à Cannes, des objets promotionnels ont été fabriqués, dont un T-shirt arborant une feuille de marijuana et le slogan "High on Season 2". Les producteurs ont carrément eu droit à une descente des douanes françaises avec confiscation de tous les T-shirts !