Nous étions venus à Quimper pour récupérer les affaires de Benjamin, qui quittait sa location, rue Kéréon. Samedi matin, en revenant de faire des courses, nous garons la voiture sur un parking éloigné et revenons en centre ville à pied. En traversant le marché, nous croisons des membres de la CGT, avec badges et banderoles, pour l'instant repliées, qui se dirigent vers la cathédrale. Benjamin et moi déposons nos courses et ressortons, par curiosité, pour voir ce qui se passe.

Le temps de redescendre et la rue Kéréon est remplie de personnes de toutes sortes qui tentent visiblement d'échapper à des gaz lacrymogènes. Nous contournons la rue en passant pas les halles et, en arrivant au bord de l'Odet, nous découvrons avec stupéfaction qu'une manifestation est déjà bien engagée tout le long de la rivière ! D'un côté les CRS verrouillent les ponts sur l'Odet, visiblement pour protéger la préfecture et interdire aux manifestants de l'approcher. Sur les ponts routiers, des fourgons bloquent la chaussée, entourés par des CRS en tenue anti-émeute, sur le qui-vive. Sur les passerelles piétonnes, des pneus brûlent par dizaines, interdisant aux forces de l'ordre d'approcher, et les obligeant à rester sur l'autre rive. Sur le boulevard de l'amiral de Kerguélen plusieurs tas de pneus brûlent aussi, dégageant une épaisse fumée noire. Le spectacle de ces feux en pleine ville est surréaliste.
En face des centaines de personne forment une foule hétéroclite : du personnel médical en blouse, des syndicalistes de différents partis (CGT et LCR en majorité), des badauds, des touristes interloqués de ne pas pouvoir visiter les rues à loisir, des jeunes filles toutes pimpantes visiblement là par curiosité, etc. Au moment où nous arrivons, un spectacle incroyable s'offre à nous : trois sonneurs de bombarde accompagnent des manifestants en pleine danse bretonne, face à des CRS impassibles. Du coup je file chercher mon appareil photo, me disant qu'il y aura sûrement des photos intéressantes à prendre.

En lisant les banderoles et les inscriptions sur les blouses blanches, nous comprenons rapidement que le sujet est la défense de l'hôpital de Carhaix, victime d'une décision inique visant à fermer de nombreux hôpitaux subalternes en France, pour des raisons purement économiques. Au sol une inscription à la peinture clame « Hôpital de Carhaix en guerre » : le mot est fort mais correspond bien à la légendaire détermination des manifestants bretons. Les plaques de ville en Français et en Breton, arrachées à Carhaix, sont brandies sous le nez des CRS, poings en avant.

Il est l'heure de déjeuner, et l'intendance s'organise, on se croirait à un fest-noz : bière au tonneau à volonté, saucisses et pain pour tout le monde. Le gros de la foule s'est massé quai du Steir, à l'abri des lacrymogènes. L'effervescence semble retomber, les feux de pneus sont toujours alimentés mais les manifestants reprennent des forces. Du coup Christine vient nous rejoindre.

Vers 14h30 un cortège s'organise et se dirige vers le pont Sainte-Catherine, le mieux tenu par les CRS. Les protestations sont toujours très pacifiques ici, avec chants, slogans et musique des sonneurs. Mais un peu plus loin, des casseurs entrent visiblement en action, et les tirs de capsules lacrymogènes s'intensifient. Bien que les gaz soient repoussés par le vent, Benjamin et moi sommes quand même touchés : un mouchoir sur le nez et la bouche permet de respirer, mais l'effet sur les yeux est insupportable, même si l'effet ne dure que quelques minutes. Les grenades tirées par les CRS contiennent cinq capsules, ce qui permet une grande efficacité pour peu de tirs. Quelques manifestants (très probablement des casseurs peu concernés par les revendications) se font promptement alpaguer par des groupes de CRS très prudents mais rapides dans leurs déplacements.

Un manifestant, voyant mon appareil photo professionnel, me met en garde : si je ne peux produire une carte de presse, le risque de me faire arrêter et confisquer mon appareil est grand, cela lui est arrivé la veille. Du coup je joue la prudence : je change de carte mémoire et confie la carte pleine à Christine. Ainsi j'aurai au moins quelques centaines de photos en sécurité.

Vers 15h00 les affrontements se durcissent, les CRS semblent plus agressifs, les casseurs (pour beaucoup des gamins d'une quinzaine d'années, cagoulés) lancent de plus en plus de pierres et de bouteilles. Au contraire, les manifestants "légitimes" n'ont recours qu'à des oeufs, non dangereux et plus humiliants pour les CRS. Il est étonnant de voir des personnes d'un certain âge, a priori non concernées, se joindre aux manifestants pour lancer des oeufs et crier des slogans. Benjamin me surprend en me disant qu'il est « vachement content » d'être là avec moi car « des pères vont à la pêche avec leur fils mais d'autre font les manifs et se prennent des gaz avec le leur ».

Nous tentons de traverser l'Odet le plus loin possible des échauffourées mais le passage est interdit tout au long de la rivière. Nous nous heurtons d'abord à une fliquette moyennement aimable, qui nous laisse passer, et plus loin à un CRS vraiment pas aimable, bloqué sur une seule phrase : « On ne passe pas ». Les « s'il vous plaît », « monsieur » et « merci » n'ont aucun effet : l'individu qui nous empêche de passer est agressif, impoli et sans doute sourd...

Nous rebroussons chemin et retournons rue Kéréon, à la limite de la zone d'affrontement. La situation tourne un peu à la guérilla urbaine. Les charges de CRS, les tirs de gaz, les échanges de projectiles sont ininterrompus. La foule est dense, toujours aussi hétéroclite. Nous échangeons quelques mots avec plusieurs personnes croisées ici ou là. Les magasins de la zone ont fermé, ainsi que la cathédrale. Des touristes, abasourdis par l'effervescence, sont déçus de ne pouvoir visiter la cathédrale. Christine suggère à un couple de personnes âgées, avec une cane, de rebrousser chemin, pour éviter les gaz, c'est ahurissant. Il y a même des enfants en bas âge et leurs parents qui découvrent inopinément le champ de bataille. A un moment je suis avancé pour prendre des photos mais je ne peux pas reculer à temps et je suis pris dans un nuage de gaz lacrymogènes. Je peux respirer grâce à mon mouchoir mais mes yeux dégustent bien, au point de m'obliger à m'arrêter quelques secondes pour retrouver mon équilibre. Je croise des manifestants qui étaient au coeur du nuage, sans aucune protection : leurs yeux sont rouges, ils bavent et leur nez coule !

En plus des gaz lacrymogènes, les CRS utilisent des gaz de couleur pour masquer leurs déplacements et des grenades assourdissantes. Je me trouve dans la rue où une grenade explose et j'ai l'impression d'assister à un concert de techno à fond en une fraction de seconde : mes oreilles bourdonnent et j'ai l'impression que mes tripes tressautent ! Intéressante expérience...

La rue Kéréon et la place sont pleines de gens, qui avancent et refluent en courant au fil des tirs de grenades lacrymogènes. Le spectacle est vraiment étonnant. Nous quittons le champ de bataille vers 16h30, pour continuer à vaquer à nos occupations, plus importantes à nos yeux : acheter une grosse de crêpes et trente-six bouteilles de cidre Kerné.

Le lendemain matin, quelle surprise de ne retrouver aucune trace de la bataille de la veille ! Plus de grenades, plus de verre, plus d'oeufs, plus de pierres, incroyable ! Il faut dire qu'à cette époque les touristes sont déjà nombreux et qu'il était impensable de laisser le parvis et les rues piétonnes dans l'état de chaos de samedi.