Parmi mes quelques trois-cents 33T en vinyle soigneusement conservés je cherche celui que je n'ai pas écouté depuis longtemps. Je choisis le dernier album de Jacques Brel, "Les Marquises". J'écarte les disques, rangés verticalement, et extrais la grande pochette cartonnée. Je l'ouvre en deux pour relire ce qui est écrit à l'intérieur. Un petit basculement sur le côté et la pochette de protection en papier blanc tombe dans ma main, recouvrant le grand disque noir. J'en extrait soigneusement le vieil objet, les doigts placés au milieu, le pouce appuyé sur le pourtour, pour éviter les traces de doigt sur le sillon. Sur l'étiquette ronde centrale de la face A, une petite étiquette est collée, avec mon prénom et mon nom écrits par ma maman (qui avait une plus belle écriture que moi), utile en cas de prêt du disque. Je pose le disque sur la platine, déverrouille le bras et pose le diamant au début du sillon. Avant j'ai allumé l'ampli et l'adaptateur qui est obligatoire entre une vieille platine analogique non amplifiée et un ampli numérique.

Après quelques clics la musique retentit enfin. Je coupe toutes les améliorations de l'ampli pour écouter le son brut original. Et là le plaisir est complet : après le plaisir de manipuler pochette et disque, le plaisir d'un son non écouté depuis très longtemps. Certes les craquements légers dus à l'usure s'entendent, surtout dans les plages de silence. Mais qu'importe, l'objet et le son me renvoient très loin en arrière, lorsque j'ai reçu mon premier tourne-disque pour l'obtention de mon BEPC. Ceux qui me connaissent savent que c'est il y a trèèès longtemps ! J'hésite pour mon premier disque vinyle : était-ce "Who do we think we are" de Deep Purple ou "The dark side of the moon" de Pink Floyd ? A l'époque le prix des disques était fixe, repéré par une lettre cerclée, au dos de la pochette : B à 34,50 FF, Y à 37,50 FF et A à 40,00 FF.

Malgré le confort certain apporté par les CDs, petits, faciles à manipuler, résistants, de plus longue durée, je regrette toujours l'époque des disques en vinyle, et particulièrement leurs pochettes cartonnées. La plupart étaient simples mais beaucoup étaient de vraies oeuvres d'art, incluant parfois des gadgets, comme la fermeture éclair du "Sticky fingers" des Rolling Stones, ou le bureau pliant du "School's out" d'Alice Cooper. Le cahier des paroles était intégré à la pochette, parfois de façon ingénieuse, voire un peu tordue. Ces pochettes avaient une âme et vieillissaient au fur et à mesure de l'utilisation. Tout au contraire des boîtiers plastiques impersonnels.

Après Jacques Brel suivront les seins et les tatouages d'"Indelibly stamped" de Supertramp, la pochette bariolée de "Humblement il est venu" de Georges Moustaki, les lunettes de soleil de l'album éponyme de Saga, la pochette épurée de "Ricochet" de Tangerine Dream, etc.