Je savais juste qu'elle était écrite à partir de conversations réelles qu'a eues l'auteur, Eve Ensler, avec plus de deux cents femmes de conditions, d'origines et de religions différentes. Les portes du Palais d'Auron sont ouvertes tôt, et nous sommes assis au troisième rang, presqu'une heure avant le début. La salle se remplit rapidement et à 20h30 elle est pleine. La scène est agencée de façon très sobre : trois tabourets de bar, trois jarres en verre et trois verres d'eau. C'est tout.

A l'heure dite, une voix présente les trois comédiennes tandis qu'elles entrent en scène. Je reconnais Eva DarlanEmmanuelle Boidron (la fille de Navarro) mais la troisième, Stéphanie Bataille, m'est inconnue. Je lirai plus tard qu'elle a été l'une des premières comédiennes à jouer cette pièce, en 1994. Elles portent chacune un pantalon et s'installent sur les tabourets. Après une courte présentation du thème de la pièce, à trois voix, le spectacle proprement dit commence. Chacune a son texte en main mais n'y jettera que quelques coups d'oeil furtifs.

Chaque monologue est effectivement dit par une seule comédienne, éclairée, tandis que les deux autres la regardent, dans l'ombre. Ces monologues sont des retranscriptions exactes de conversations qu'à eues l'auteur avec certaines femmes interrogées. Ils sont reliés par des "trilogues" enlevés, sous formes de statistiques ou d'énumérations, emprunts de beaucoup d'humour. L'un des buts est certainement de contrebalancer le poids de certains monologues, chargés d'émotion. Le plus pesant est certainement la confession d'une femme bosniaque, victime, comme 70 000 autres femmes, des viols systématiques destinés à diluer la race bosniaque. Cependant je ris beaucoup, grâce au talent des comédiennes qui gomment rapidement la connotation vulgaire ou médicale souvent associée au mot "vagin". On a droit à quelques moments savoureux, par exemple la liste des différents gémissements (XVIème arrondissement, montagnard, petit chien, militante bisexuelle totalement libérée) ou ce que pourrait dire un vagin s'il pouvait parler (« à table ! », « non, par là », « essaye encore », « oh ! merci ! »). Certaines statistiques sont parfois choquantes : dans de nombreux états américains, l'achat ou l'utilisation d'un vibromasseur est puni de prison ferme, alors que, bien sûr, la vente des armes est libre ! Je suis surpris par la diversité des termes, idées, croyances ou non-dits à propos du vagin, et parfois par la poésie qu'utilisent certaines femmes pour en parler.

La pièce se termine après soixante-quinze minutes seulement, par un bref salut des trois comédiennes. Je songe qu'une telle pièce, sur un sujet aussi tabou que le vagin, doit être reçue de façon très différente par un homme ou une femme, et même différemment parmi les hommes ou les femmes.