Les places étant numérotées, point n'est besoin d'arriver trop en avance. Le ciel est plombé mais il ne pleut pas encore. Je retrouve avec plaisir le petit château, sa pièce d'eau et l'aspect presque familial des bancs en bois installés sur le talus. Malgré les trois milles spectateurs, l'endroit n'a rien à voir avec la Cinéscénie du Puy du Fou, inspirée directement du spectacle de Saint-Fargeau. Ici tout est resté à taille humaine, avec un côté artisanal très plaisant, qui n'exclut pas le professionnalisme. Nous nous installons à nos places. Cette année les bancs sont garnis de coussins en plastique. Ils sont recouverts d'eau et il faut les essuyer avant de s'asseoir. Il reste plus de vingt minutes avant le début du spectacle alors j'en profite pour aller flâner aux alentours. Je n'ai jamais vu ça : aucun endroit n'est interdit au public. Il est possible d'aller partout, même au milieu des figurants qui s'habillent et se préparent, au milieu des chevaux, des armes, des objets en tous genres qui seront utilisés au cours du spectacle. Je rends visite à la meute de chiens courants, encore au chenil, aux chevaux dans leurs box et à tous les animaux de la ferme. Je visite les chaises à porteur, les voitures de la seconde guerre mondiale, etc. Je m'aventure même dans la cour du château. C'est amusant.

A 22h00 le château s'illumine de rouge. Mais comme il fait encore un peu jour, on nous fait patienter en envoyant des gamins d'une école hippique, montés à cru sur des poneys. Enfin toutes les lumières s'éteignent, seul le château reste embrasé et la voix sépulcrale s'élève soudain : « Je suis la mémoire de ces lieux... » tandis que des centaines de fantômes sortent de toutes parts pour occuper l'espace devant nous et au-delà de la pièce d'eau.

Le spectacle n'a pas changé en six ans, même s'il s'est étoffé d'accessoires et de quelques scènes mineures, comme la traversée de l'eau par les soldats à pied et les cavaliers. Mais j'ai toujours le même plaisir à écouter l'histoire de Saint-Fargeau, avec toutes ses péripéties : le passage de Jeanne d'Arc, la chasse d'Héribert, le tournoi de chevalerie, les écorcheurs sanguinaires, l'arrivée de la Grande Mademoiselle, la révolution et enfin le passage des troupes américaines lors de la Seconde Guerre Mondiale. Certains tableaux sont toujours somptueux, et occupent tout l'espace disponible. Les cascadeurs sont toujours là : celui qui s'échappe de la plus haute fenêtre du château, celui qui se fait traîner au sol au grand galop et celui qui s'enflamme et brûle pendant plusieurs minutes. Comme la dernière fois on ne s'ennuie pas une minute jusqu'au XIXème siècle. Mais les derniers tableaux, comme celui sur la chasse à courre, sont trop longs et manquent d'intérêt. Le spectacle se termine par un beau feu d'artifice et le retour devant nous des six cents figurants... sous une pluie battante.

Car le gros bémol de la soirée est la pluie. Elle commence par un crachin environ au milieu du spectacle, qui s'intensifie et finit par tout tremper et détremper. Les imperméables ruissellent, les pantalons se gorgent d'eau, le plaisir est un tantinet refroidi. Mais qu'importe, le spectacle reste éblouissant et réjouissant.