La visite de Nançay est prévue l'après-midi, et la matinée sera consacrée à la découverte de la tourbière de la Guette, véritable micro système écologique coincé entre une décharge et une route, près de Neuvy-sur-Barangeon. Le repas sera pris en commun, chacun apportant de quoi manger et boire.

Le rassemblement se fait devant le club à 8h45. Nous sommes vingt adultes et deux enfants, soit presque tous les membres du club. Puis rendez-vous est donné à la Maison de l'eau, à l'entrée de Neuvy-sur-Barangeon. En attendant que le musée ouvre, nous jetons un oeil sur le joli parc et la pièce d'eau naturelle, jouxtant cet ancien moulin à eau du XVe siècle. Lorsque notre guide arrive, il nous donne quelques explications et nous guide, en voiture, vers le lieu où se trouve la tourbière, à quelques kilomètres du village. Le parking sert surtout à la décharge contrôlée qui longe la route.

Après avoir marché environ cinq-cents mètres, nous traversons une forêt de pins maritimes, une hérésie dans cette région, imposée par l'ONF. Plusieurs panneaux didactiques expliquent les règles de sécurité et surtout de savoir-vivre, que le guide nous rappelle de vive voix. Après avoir marché encore un peu nous débouchons au début du chemin en caillebotis qui traverse la tourbière, permettant aux visiteurs de la parcourir sans l'abimer (et sans se mouiller les pieds). Notre guide, plutôt jeune et très enthousiaste, est entomologiste et l'une des deux seules personnes affectées à la surveillance et à l'étude de la tourbière. Pendant une heure il va nous donner une somme impressionnante d'explications sur ce milieu si particulier et, paraît-il, assez rare en France.

Tourbière de la GuetteCette tourbière, âgée d'environ 5000 ans, fait un peu plus d'un kilomètre de long sur moins de deux-cents mètres de large. Son épaisseur est de 1,80 m, ce qui est beaucoup plus que les tourbières ailleurs en France. Elle est composée quasiment exclusivement de sphaigne, mousse typique des tourbières capable de stocker quarante fois son poids en eau, dans des énormes vacuoles. La sphaigne a la particularité d'être immortelle, au sens où sa tête pousse en continu pendant que son pied meurt et se décompose. La décomposition est cependant très lente et s'effectue dans un milieu très acide (pH de 3,8 en moyenne) et pauvre en oxygène. La température est aussi inférieure à celle de l'air ambiant à cause de la forte évaporation. Ces conditions difficiles expliquant la raréfaction d'animaux dans une tourbière. Bien qu'une rivière coule non loin de là, la Guette, l'eau de la tourbière n'en vient pas mais plutôt des eaux de ruissellement de la plaine qui surplombe l'endroit. La pinède pose par ailleurs un grave problème car les pins ont d'énormes besoins en eau et leurs racines de surface pompent une grosse partie de l'eau normalement destinée à la tourbière. Celle-ci a pour cette raison perdu plus de 50 % de sa surface en moins de trente ans. Et les spécialistes prédisent son assèchement total dans les trente ans à venir. Car pour le commun des mortels, une tourbière "ne sert à rien" : impossible d'en tirer profit, d'y faire paître des animaux, de construire dessus ou même de planter quoi que ce soit. La recherche aveugle du profit amène donc les plus avides à procéder à l'assèchement pour en tirer un maigre parti.

Si la faune est plutôt pauvre, la flore est plus diversifiée. Beaucoup de plantes poussent aussi en montagne, à cause du milieu froid et acide. La plante la plus courante est la linaigrette, plante protégée, typique des tourbières. La variété la plus commune ici est la linaigrette vaginée. La guide nous montre aussi des bruyères à quatre angles, ou erica tetralix, et des minuscules droseras, plantes carnivores aux feuilles recouvertes de poils enduits d'une colle végétale, servant à piéger les insectes trop téméraires. Malheureusement des plantes nocives infestent aussi la tourbière, comme des jeunes bouleaux, difficile à arracher sans abîmer le sol.

Il y a très peu de faune endémique dans ce milieu. Les animaux les plus répandus sont quelques espèces d'araignées, comme la grande dolomède, qui peut atteindre douze centimètres de diamètre, marcher sur l'eau et plonger pour capturer têtards et petits poissons. Il n'est pas rare non plus de trouver des lézards vivipares (en fait ovovivipares).

La tourbière a reçu en 2011 le label ENS (Espace Naturel Sensible) ce qui a permis de débloquer quelques maigres subventions pour la protéger et l'entretenir. Le guide nous explique qu'au fond il a été trouvé des pollens millénaires et des morceaux de bois pluri centenaires non décomposés.

Après la visite nous retournons à la maison de l'eau pour pique-niquer sous les saules. Certains ont apporté du matériel de camping et nous profitons des deux tables à pique-nique à disposition des visiteurs.

Un peu avant 14h00 le membre du club qui va nous faire visiter Nançay nous donne quelques recommandations. Il est à la fois agent des relations publiques et astronome. Il nous fait surtout promettre d'éteindre complètement nos téléphones portables car leurs ondes sont des millions de fois plus puissantes que ce que sont capables de capter les radiotélescopes. Il nous guide en voiture vers le parking du Pôle des étoiles, à l'entrée du centre. Là nous laissons le plus de voitures possibles et nous nous groupons dans les autres. Nous nous garons non loin du grand radiotélescope, le plus connu et le plus visible à Nançay, à côté d'un bâtiment bizarrement entouré d'une cage de Faraday, avec accès en S. Cette protection, entourant tous les bâtiments, est destinée à arrêter toutes les ondes électromagnétiques parasites émanant principalement des ordinateurs.

RadiohéliographeLe site de Nançay dépend à la fois du CNRS et de l'université d'Orléans. Il a été inauguré en 1965 par le général De Gaulle. Notre guide nous emmène d'abord sur le récepteur mobile du grand radiotélescope décimétrique. Il a une forme unique au monde et reste l'un des quatre plus grands radiotélescopes au monde dans sa catégorie. Le récepteur est une sorte de grande parabole installée sur un chariot roulant sur des rails. Il est placé à peu près au milieu des deux miroirs. Bien sûr, ces miroirs n'ont rien à voir avec ceux de notre quotidien, destinés à réfléchir les ondes lumineuses. Ceux-ci sont constitués de grillage capable de réfléchir les ondes électromagnétiques, en général émises par les gaz froids présents dans l'univers. Le miroir plan, mobile de l'horizontale à la verticale, a une surface de 8000 m², formé de dix panneaux de 20m par 40m. Leur écart de planéité ne dépasse pas 4mm sur toute la surface, même après presque cinquante ans ! Il renvoie les ondes captées vers le miroir fixe, gigantesque portion de sphère de 10500 m², soit 300m par 35m. Ce miroir, le plus connu à Nançay, concentre les ondes sur le récepteur près duquel nous sommes. Les chiffres donnés par notre guide sont vertigineux et dépassent mon entendement. Ce radiotélescope observe essentiellement les émissions d'hydrogène (gaz le plus répandu dans l'univers puisqu'il le compose à 99,9%), de longueur d'onde 21cm, émanant de plus de 8000 galaxies, de comètes et de pulsars. Ceux-ci sont des étoiles mortes depuis très longtemps, tournant très rapidement sur elles-mêmes en émanant des pinceaux extrêmement réguliers d'ondes radio, comme des phares. Le plus rapide connu effectue 712 tours par seconde ! Ce radiotélescope est capable de détecter une onde aussi faible que 10-29 W (soit 28 zéros après la virgule et avant le 1), jusqu'à 600 000 années lumière ! Par comparaison un vulgaire téléphone portable émet 2 W. Notre guide nous conduit ensuite au pied du miroir mobile. Il est actuellement hors service pour cause de maintenance : il est en train d'être repeint, ce qui nécessite beaucoup de temps et un équipement lourd. Derrière lui est tendu sur toute sa largeur un grillage chargé d'arrêter ici encore les ondes parasites.

Nous nous dirigeons ensuite vers un autre ensemble d'antennes bien connues : le radiohéliographe, destiné exclusivement à l'étude du soleil (hélios = soleil, en grec). C'est un interféromètre, i.e. il est constitué de 25 antennes sur un axe N/S de 1,3 km et de 19 sur un axe E/O de 3,2 km, dont les signaux reçus sont combinés deux par deux informatiquement pour obtenir beaucoup plus de détails qu'avec un seul appareil, forcément plus petit. Nous restons un bon moment à faire toutes sortes de photos au bout de l'allée N/S. Normalement, la visite standard s'arrête là mais notre guide a décidé de nous offrir la visite VIP, celles réservées aux huiles et aux scientifiques. Nous remontons donc l'allée jusqu'au croisement avec celle E/O. Nous croisons quelques antennes solitaires et de forme très curieuse, dont nous ne saurons rien, ainsi que quelques vieilles antennes abandonnées et rouillées, défiant muettement le ciel pour l'éternité (ou presque).

Low Frequency ArrayNotre guide nous emmène vers le site d'un télescope nouvelle génération, le LoFAr (pour Low Frequency Array ou réseau à basse fréquence). C'est un projet européen constitué d'antennes très simples et très peu chères, car toute la puissance du dispositif est concentrée dans les ordinateurs qui traitent les signaux (fournis par IBM). Du coup le dispositif est réparti sur plusieurs pays, les signaux étant mis en commun via un réseau à très haut débit (10 Gb/s) et traités de façon centralisée. Devant nous s'étalent 96 antennes, qui ne payent pas de mine, disposées de façon irrégulière mais pseudo aléatoire (pour éviter le phénomène d'écho) et toutes reliées ensemble. Les signaux sont retardés par ordinateur selon la position de l'antenne qui les reçoit et sont remis en phase selon des calculs très complexes. Du coup la résolution obtenue du dispositif complet est très fine et permet de capter des signaux extrêmement anciens : le but des astronomes est d'arriver à "voir" des objets nés juste après le big bang. Le même ensemble existe en Suède et en Angleterre. En Allemagne il existe 5 ensembles de 96 antennes et aux Pays-Bas (pilote du projet) 18 ensembles de 96 antennes.

Nous allons ensuite découvrir le réseau décamétrique. Il est constitué de 144 antennes dont les brins conducteurs sont bobinés hélicoïdalement sur un support conique, la moitié dans un sens, la moitié dans l'autre sens. La gamme des fréquences observées est 10-100 MHz (soit des longueurs d'onde de 30m à 3m). Les antennes, fixes, sont inclinées de 20 degrés vers le sud et pointent dans la direction moyenne du Soleil et de Jupiter au cours de l'année. Le pointage sur un objet céleste se fait entièrement électroniquement.

La visite se termine par la découverte d'un prototype du futur plus grand radiotélescope du monde, le SKA, pour Square Kilometre Array (ou réseau d'un kilomètre carré). Il est protégé dans un hangar entièrement en polystyrène, fermé à clef, et ne paye pas de mine non plus. Sur une grande table sont dressées 4608 petites antennes métalliques, en forme de fer de lance, formant une sorte de paillasson démesuré. Comme pour le LowFAr, le projet est commun à la France, à l'Australie, aux Pays-Bas et à l'Afrique du Sud. Chaque pays dispose de groupes d'antennes identiques à celles que nous voyons là, toujours reliées par un réseau à haute vitesse. Sa mise en opération est prévue après 2020. A terme il sera installé dans un désert australien ou d'Afrique du Sud, à l'écart de toute pollution radio humaine.

La visite est terminée et il ne nous reste plus qu'à parcourir les quelques kilomètres nous ramenant aux voitures. Nous remercions beaucoup notre guide pour cette visite exceptionnelle. Je pense que ses explications un peu trop scientifiques sont passées au-dessus de beaucoup de gens, mais moi cela m'a beaucoup intéressé.

Radiotélescope du futur



Photos