La soirée se passait au café de la Maison de la Culture de Bourges, prêté comme souvent par sa gérante pour des soirées culturelles de ce style. Nous étions invités par des amis, correspondants du Printemps de Bourges comme nous. Pour être franc en y allant j'avais un peu peur de m'ennuyer et de supporter difficilement des textes en patois lus par une personne debout, seule en scène. Comme quoi les préjugés peuvent être parfois entièrement faux, car en fait les récitants étaient quatre, dont une femme, avec des accents du cru mais différents, accompagnés par un accordéoniste. Ils alternèrent pendant une heure et demie des textes, des chansons et des petits sketches de l'auteur, mis en scène de façon simple mais efficace, avec un dynamisme et un plaisir évidents.

Et la bonne surprise est venue des textes, parlant de choses ou de situations simples et de tous les jours, de la beauté de la nature, de l'amour, de l'enfance et de la vieillesse, de la mort, écrits en patois bien sûr, mais employant des mots simples, imagés et bien évocateurs. Certains textes sont même très actuels, comme "Les électeurs", "Le champ d'naviots" ou "Grand-mère gateau", qui m'a immédiatement évoqué ma mère. Quelle saveur moderne dans ce simple refrain :

Les vach', les moutons, les oués, les dindons
S'laiss'nt dépouiller d'leu's oeufs, de leu' laine et d'leu lait,
Aussi ben qu'si z-avin pris part aux élections.

Gaston Couté nait le 23 septembre 1880 à Beaugency puis sa famille s'installe à Meung-sur-Loire, où son père est meunier. Après des études ratées à Orléans et quelques petits boulots à Olivet et alentours, à 18 ans il monte à Paris et vit essentiellement à Montmartre et au Quartier-Latin. Farouchement marginal et épris de liberté, le mépris des imbéciles doit sans doute le remplir d'aise. Mais Couté est sans défense contre les pièges de la ville et la vie trouble des cabarets. Bien que sa réputation grandissante attire les noctambules à ses nouvelles créations, et que Gaston Couté soit devenu une des figures les plus pittoresques et les plus sincères de la Butte, ses défauts l'emportent et rapidement il vivote de ses chansons, connait des jours sans pain et sans toit.

De temps en temps le "poète paysan" retourne se ressourcer à Meung-sur-Loire, où il ne peut pas cacher sa misère et sa fatigue à sa mère. Pendant l'été 1899 un ami de Gaston Couté le rejoint à Meung-sur-Loire et tous deux feront à pied un périple de plus de 250 kilomètres jusqu'à Gargilesse, en passant par Beaugency, Blois, Romorantin, Vierzon, Bourges, Issoudun et Châteauroux. Les deux hommes vivent en vendant les textes de l'un et les dessins de l'autre.

A Paris il signe aussi souvent d'un pseudonyme des chansons satiriques révolutionnaires dans le journal La guerre sociale, ce qui ne l'aide pas à se faire accepter dans le monde des cabarets, plutôt patriotiques et conservateurs. Atteint d'une grave phtisie galopante, Gaston Couté meurt seul, pauvre et malade à l'hôpital Lariboisière le 28 juin 1911. Lorsque le cercueil sort de l'hôpital pour être emporté à la gare d'Austerlitz, les terrassiers du métropolitain arrêtent le travail et chargent le cercueil sur leurs épaules. C'est la classe ouvrière qui rend un ultime hommage à son poète.

Après l'avoir tant dénigré, la bourgeoisie de Meung ne manque plus d'ajouter le nom de Gaston Couté à la liste de ses enfants célèbres. Même si les littératures et les manuels scolaires l'ignorent. Il ne fait maintenant aucun doute que le souvenir de Gaston Couté reste attaché aux moulins de Meung-sur-Loire, où travaillait son père. Le 12 juin 1949 a lieu à Meung-sur-Loire l'inauguration du monument édifié à la mémoire de Gaston Couté, un buste sobre et stylisé. En septembre 1957, une petite rue de Montmartre prend le nom de Gaston Couté, comme plus tard à Meung-sur-Loire, Orléans et Beaugency.

Le déraillement

Un peineux avait pris un' fois
L'même' train qu'son voisin, un bourgeois.
L'train roulait ben doucett'ment
Chacun dans leur compartiment,
En troisième' classe le pauv' peineux
Guerdillait sur un banc pouilleux,
Tandis qu'en premièr' le bourgeois
Carrait son cul dans l'velours et la souée.
Mais tt'à coup, avant d'arriver,
Vl'là l'train qui s'met à dérailler,
Et quand après on déterra
Deux morts qu'avaient pu d'têt' ni de bras,
Personn' put dire lequel des deux
Qu'était l'bourgeois ou ben l'peineux.