Chaque année à cette époque (l'été dans l'île) plusieurs cyclones frôlent l'île sans toutefois provoquer autant de dégâts. L'alerte orange fut lancée samedi matin et l'alerte rouge1 samedi soir, en prévision du passage du cyclone au plus près de l'île dimanche matin à 6h00, à environ 250 km des côtes. Le cyclone a laissé derrière lui les habituels dégâts en tous genres : destructions diverses, arrachement d'arbres et de cultures (cane à sucre, légumes et fruits, surtout les bananiers), routes encombrées de branches, de galets, de coulées de boue et même de câbles électriques, etc. Des rafales de 205 km/h furent enregistrées dans la nuit de samedi à dimanche autour de Saint-Denis et il est tombé plus d'un mètre d'eau sur le volcan du Piton de la Fournaise en une journée. Plus de 100 000 foyers privés d'eau et d'électricité, 40 000 foyers sans téléphone fixe, les réseaux Orange et SFR détériorés, impressionnant pour un département de 780 000 habitants. Une plate-forme offshore amarrée dans la baie de Saint-Denis s'est fracassée sur les tétrapodes2 de la route du littoral, un axe routier vital pour l'île mais fermé temporairement à la circulation. Les pertes humaines furent heureusement limitées et, comme souvent, dues à l'inconscience des humains. Une femme a été emportée par les eaux d’une rivière en crue au Tampon en tentant de traverser en voiture le boulevard du Lycée, et un homme est porté disparu. Mardi 40.000 foyers étaient toujours privés d'électricité, 35.000 d'eau, mais 95% du réseau de téléphone fixe et mobile était rétabli.

Dimanche à 19h00, après s'être éloigné, Gamède stationnait à 300 km au nord-ouest de l'île. Météo France n'excluait pas un changement de trajectoire et un retour sur La Réunion, ce qui rappelait de bien mauvais souvenirs aux habitants : en 1980 le cyclone Hyacinthe, sans doute le plus violent jamais enregistré sur l'île, avait frappé trois fois de suite La Réunion.

Je voudrais évoquer plus particulièrement l'effondrement du pont de la rivière Saint-Étienne dans le sens Saint-Louis/Saint-Pierre, qui relie la sous-préfecture Saint-Pierre à l'autre grande ville du sud, Saint-Louis. La conséquence directe est la perturbation pour longtemps des communications routières entre l'ouest et l'est de l'île par le sud. L'aspect montagneux, abrupt et volcanique de l'île ne permet qu'une seule communication transverse par l'intérieur de l'île, par les "plaines" (en fait des plateaux au sens géographique). La rupture du pont risque d'imposer maintenant un passage par le nord de l'île, par Saint-Denis, ce qui, compte tenu des difficultés de circulation déjà existantes, entraînera un trajet d'au moins trois heures, pour un peu plus de 100 kilomètres. Il existe bien un radier au fond du lit de la rivière mais il a été emporté dans les premières heures de crue de la rivière.

C'est dimanche matin vers 7h30 que le pont aval s'est écroulé. Une des neuf piles du pont s'est brisée sous la pression des flots, entraînant l’ensemble du tablier d’un seul tenant, qui s’est alors affaissé comme un château de cartes. Fermement ancré sur les piles de l’ancienne voie ferrée, ce pont avait été livré en 1993 et était donc plus récent que le pont amont, construit en 1975. Hier c’est pourtant bien le pont le plus récent qui s’est écroulé. Construit différemment, sur une base de caissons bétonnés, le pont amont est toujours debout. Mais devant l’impossibilité d’inspecter ses piles, la sous-préfecture de Saint-Pierre a décidé de le fermer jusqu’à nouvel ordre. L'hypothèse la plus probable serait une érosion au pied des piles, conjuguée à une vague chargée de rochers provoquée par un afflux soudain d'eau et de débris en provenance de la montagne. Il faudra compter au minimum deux ans pour reconstruire le pont aval.

Hier, grâce au travail des experts, des véhicules, dont une trentaine de poids-lourds, ont été autorisés exceptionnellement à s’engager un à un sur le pont de la rivière Saint-Étienne. La DDE en a profité pour faire des tests de surveillance de l’état de l’ouvrage à leur passage, grâce à un système laser utilisant des cibles placées sur les piles du pont. Avec un tel système, il est possible de détecter un mouvement d’un ou deux millimètres. D’autres tests de charge ont été réalisés pendant toute la matinée. Du résultat de ces tests dépendra la décision de rouvrir le pont amont à une circulation réduite. Les derniers travaux de réaménagement des abords du pont (signalisation routière, chicane aménagée pour assurer le raccordement avec le pont transformé en deux fois une voie, enrobés et marquage au sol) devaient être terminés ce matin, selon la DDE.

En 1881, le plus long pont de chemin de fer de l'île fut construit au-dessus de la rivière Saint-Étienne. Long de 520 mètres, il était soutenu par dix travées de 50 mètres de portée. A l'époque, les piles en maçonnerie avaient été appuyées sur un fond rocheux à 14 mètres de profondeur. Endommagé par le cyclone de 1948, le pont métallique est désaffecté après la fermeture du chemin de fer.

Je me souviens très bien, dans mon enfance, lorsqu'un cyclone détruisait le radier au fond de la rivière, le vieux pont métallique servait de pont de secours, avec une circulation à double sens alterné. Il a résisté aux assauts de tous les cyclones, même les plus violents, jusqu'à dimanche dernier. Mais il se pourrait que l'Homme en soit en partie responsable : le gravier du lit de la rivière était surexploité depuis quelques années, ce qui aurait pu entraîner la fragilisation du soubassement d'au moins une des piles du pont aval.

1 ultime phase d’alerte cyclonique, elle signale un danger imminent et entraîne l’interdiction de sortir de son domicile et de circuler

2 élément préfabriqué en béton armé, constitué de quatre pieds tronconiques, utilisé en particulier pour former la carapace de digues côtieres ou le soubassement d'ouvrages construits sur le littoral