Depuis que j'utilise un ordinateur, mais surtout depuis que je me suis mis à la photo numérique il y a environ dix ans, je suis préoccupé par un phénomène connexe, lié directement à notre société du tout numérique1 : la conservation et l'archivage. Ce phénomène est pris très au sérieux par tous les scientifiques et beaucoup de professionnels, mais est presque totalement ignoré par le commun des mortels.

C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que la mémoire collective est conservée de façon si instable et avec une durée de vie si courte. Nous pouvons admirer des papyrus égyptiens vieux de milliers d'années, des parchemins du Moyen-Âge, des photos datant d'un siècle et des peintures de toutes les époques. Le nombre de documents numériques produits chaque jour dans le monde se compte sûrement en centaines de millions, mais combien pourront être encore vus dans cinquante, trente, voire dix ans ? Car la consultation de documents numériques, quels qu'ils soient, est liée à deux facteurs complémentaires :

  • la durée de vie du support (bande magnétique, disquette, CD, DVD, etc.)
  • la possibilité de relire ces supports, c'est à dire de disposer du lecteur adéquat, en état de fonctionner.

Un exemple tout simple : comment pourriez-vous relire vos disquettes 3"1/2, puisque les ordinateurs vendus depuis quelques années n'ont plus de lecteur de disquette ? Sans parler des disquettes 5"1/4 ou 8" (si, si, elles ont existé) ou des bandes magnétiques. J'ai chez moi une bande magnétique comportant les premiers programmes informatiques que j'ai conçus il y a plus de vingt ans. Je suis content. Sauf que pour lire cette bande il me faudrait un lecteur IBM de la taille d'une armoire, obsolète depuis quinze ans, dont tous les exemplaires ont été envoyés au rebut. Idem avec les bandes magnétiques sonores de mon enfance : ou puis-je trouver un magnétophone permettant de lire ces bandes ?

Les personnes les plus prudentes copient leurs photos sur un CD/DVD et pensent qu'ainsi leurs photos sont protégées. Que nenni ! Ce n'est pas suffisant. Une des premières règles d'or est de réaliser deux copies identiques, de préférence sur des CD de marques différentes. Pourquoi ? Parce qu'un CD/DVD peut parfaitement être endommagé, par le temps ou par un accident. Si le CD/DVD est unique, les photos sont perdues. S'il existe deux CD/DVD il est possible d'intervenir en urgence sur la seconde copie. CQFD.

Le CD est un medium récent (à peine plus de vingt ans), donc les statistiques sur sa fiabilité et sa durée de vie sont encore peu nombreuses. Néanmoins, des études récentes montrent que 15% des CD/DVD vendus se détériorent en moins de trois ans, interdisant l'accès aux données qu'ils contiennent !

La conservation des photographies numériques est un loisir cher et quelque peu technique, mais nous n'avons pas le choix. Car la seule parade à la destruction de ces photos est la fuite en avant technologique : vérifier les supports et en changer régulièrement, au cours du temps et des progrès technologiques.

Les particuliers ne sont pas les seuls confrontés à cette réalité. Quid des données personnelles, administratives, médicales, scientifiques, des bulletins de salaire, des dossiers médicaux, des données d'observation des satellites, etc ? Même punition, un changement de support périodique est nécessaire et le sera ad vitam aeternam...

Le problème est accentué par l'attitude des fabricants de supports qui n'ont aucun intérêt à concevoir des produits à longue durée de vie. Leur préoccupation principale est l'augmentation de la densité d'information, pas de la durée de vie. Notre société de consommation est ainsi faite que la durée de vie de ce que nous achetons se raccourcit inexorablement, pour générer plus de profit pour les industriels. Ceux-ci se contre-fichent des données, seul l'argent rapporté par le support les intéresse. Il existe bien quelques supports à durée de vie (supposée) longue, comme les disques en verre, mais ces supports sont hors de portée financière des particuliers.

Sans parler de la non compatibilité entre les logiciels, y compris au sein d'un même éditeur. Microsoft, par exemple, est connu pour ne pas assurer une bonne compatibilité au sein d'une même gamme de logiciels. Essayez de relire avec Office 2007 un texte écrit avec Word 95 ! D'où l'importance de ne pas utiliser des formats propriétaires pour archiver ses données mais des formats ouverts ou génériques, comme le JPEG.

Enfin il est prudent de garder les lecteurs permettant de relire les anciens supports. Mais combien d'acheteurs d'ordinateurs sont-ils capables de démonter un lecteur de CD/DVD lorsqu'ils changent leur ordinateur ? D'autant moins avec la prépondérance actuelle des ordinateurs portables, machines tout-en-un.

En conclusion voici les règles d'or pour une conservation qui minimise les règles de perte :

  • multiplier les copies : sur au moins deux CD/DVD, sur disque dur annexe, sur l'ordinateur de quelqu'un d'autre, etc.
  • graver avec soin : proscrire les supports réinscriptibles (CDRW/DVDRW) et graver à vitesse lente,
  • surveiller ses archives : relire au moins une fois par an ses supports d'archive,
  • s'assurer d'avoir le matériel adéquat pour relire ses archives.

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